Faire un Nature

Nature-journalLe succès scientifique se mesure à l’aune des facteurs d’impacts des journaux qui veulent bien publier vos résultats. « Faire un Nature » (prononcé néïtcheur) n’est pas une phrase à prendre à la légère. La seule idée de la prononcer peut d’ailleurs rapidement vous faire prendre pour un prétentieux ou un esprit super brillant, voire les deux.

Faire un Nature. Faire un Science. Faire un Cell. Trois phrases que n’importe quel scientifique rêve de prononcer un jour… Certains le font régulièrement, d’autres moins régulièrement, certains peut-être une fois dans leur carrière et la plupart jamais. Comme présenté sur l’image de couverture et pour vous en donner une idée, c’est dans Nature qu’est paru le premier séquençage complet du génome de l’Humain en 2001, initié en 1985 avec un budget de 3 milliards de dollars, non ce n’est pas à la portée du premier venu (par ici le lien de la page web à 3 milliards).

Quelle est la recette pour vendre autant de papier que Levy, Musso, Onfray, Ormesson et Nothomb réunis ? Comment cela marche-t-il ? La base de réponse se trouve dans deux lettres : I et F, pour Impact Factor (ou facteur d’impact pour les anglophobes). Il fait la pluie et le beau temps, presque à lui seul. C’est un peu le médiamétrie de la science qui calcule votre part de marché sur le scientifique de moins de 70 ans.

IFbeter

Le facteur d’impact est publié chaque année par le « Journal Citation Reports » détenu par Reuters et est calculé comme suit : nombre de citations du journal une année n, divisé par l’addition du nombre d’articles publiés dans ce journal les deux années précédentes, soit : (n-1) + (n-2). Un exemple : un journal publie 10 articles en 2012 et 8 en 2013. Cela fait un total de 18 articles sur 2 ans qui seront, admettons, cités en tout 250 fois. Son IF sera donc de 250/18=13,9. C’est déjà un très bel IF.

journal-impact-factors-2008_1

Ce score, véritable baromètre de la qualité et de la renommée des journals (c’est comme journaux, mais au pluriel) d’une part, mais également des études qui y sont publiées, régule peu ou prou toutes les attributions de pognon du monde de la recherche. Étant donné qu’il est très difficile de juger de la qualité intrinsèque des différentes études faites dans les labos par-delà les monts et les vaux, il a fallu inventer la balance qui donne le poids et le prix à votre recherche. Un peu comme les tombolas, vous gagnez votre poids en monnaie. Plus votre recherche coûte cher, plus les résultats sont potentiellement sexy, plus vous serez autorisé à publier dans un journal à fort impact facteur. A vous la gloire et la renommée ! Bien ! Une fois gargarisé de sa toute-puissance scientifique, le chercheur peut ensuite aller toquer à la porte des organismes financeurs : agences publiques (ANR, ANS…), associations (FRM, Ligue contre le cancer, AFM…), boîtes pharma (Bohringer, Pierre Fabre, Bayer, Ipsen…), collectivités (régions, départements…) et poser son dernier article paru dans Nature sur le bureau et attendre de se faire recouvrir de biffetons pour continuer sa recherche absolument hors de prix.

Et oui, en recherche aussi, on ne prête qu’aux riches.

Cost_of_publishing

Bon, vous me direz, en recherche, on cherche, donc cela coûte cher. Ce n’est pas faux, cependant tout le monde en profite pour s’en mettre plein les poches, comme partout. Question publications, certains journaux frôlent tout de même le vol en bande organisée avec multi-récidive. Les gros ténors des kiosques scientifiques font raquer entre 2500 et 5000 dollars pour publier le merdier, puis font à nouveau taxer les aimables lecteurs pour avoir accès aux articles. Cependant de plus en plus de journaux se mettent au numérique, avec de l’hybride « open access » (accès libre en ligne) en laissant la consultation gratuite. Tout dépend du modèle économique du groupe de publication.

ECS_scientific-papers_ksm

Dans la rédaction d’un papier du niveau de Nature, il est capital de montrer des choses nouvelles, vraiment très nouvelles, parfois trop nouvelles pour être vraies, malheureusement. La dernière dizaine d’années a vu drastiquement diminuer les chances de publication chez les ténors de la presse à cause de l’augmentation spectaculaire de leur cahier des charges. On peut considérer qu’un article de ce niveau vaudrait entre 1 et 3 millions d’Euros de coût de recherche, main d’œuvre comprise sur une durée allant de 2 à 5 ans. Malgré cela, la compétition pour y voir son nom est tellement élevée, que certains tombent du côté obscur de la science en falsifiant les résultats de manière à les rendre « sexy », comme on dit chez nous.

C’est là une des raisons (mais heureusement pas la seule) de la non-reproductibilité des résultats par les autres laboratoires qui veulent s’atteler à la dernière innovation à la mode parue le mois précédent. En effet, d’après des études sur les études scientifiques (c’est un peu comme les mecs qui font des stats sur les stats du chômage pour vérifier leur exactitude, il faut bien s’occuper), environ 70 % des résultats publiés ne peuvent pas être reproduits…Curieux non  ? Ce problème ne vient pas que de la triche fort heureusement, il est d’ailleurs j’espère, minoritaire. Néanmoins, les procédures expérimentales exposées dans chaque article scientifique sont prises dans l’étau assassin du nombre de caractères dactylographiés pour les expliciter. Les éditeurs restreignent tant les volumes de textes qu’il n’est pas rare de voir des protocoles trop brefs, régulièrement ponctués de références qui vous renvoient en chaine sur des protocoles déjà parus, eux-même appuyés sur de précédents papiers. Du bouche à oreille en somme… Cela commence avec une protéine de souris en 1992, et on termine avec une souris d’agneau confite 20 ans plus tard (en voilà d’ailleurs une recette sympa).

Souris d'agneau

Publier dans ces gros groupes de presse reste donc un luxe en matière de recherche. Vous en voyez ici un panel d’avantages et d’inconvénients. Évidemment, y apposer sa griffe ne peut que vous être salutaire, mais finalement, rares sont ceux à y parvenir. Comme tout luxe, seule une poignée peuvent se le payer.

SOURCES :

http://www.nature.com/news/the-top-100-papers-1.16224

http://www.medcrunch.net/copyright-open-access-healthcare-providers/

http://www.nature.com/nature/journal/v409/n6822/full/409860a0.html

http://phdcomics.com/comics.php

Une réflexion au sujet de « Faire un Nature »

  1. Ping : Où passent les milliards investis dans la recherche ? – NeuroBlog

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